Robert Mankin

Encore un monument parisien à vendre

Robert Mankin


On sait que la Bibliothèque nationale sera bientôt remplacée par une structure qui déjà attire tous les regards, polémiques et fantasmes. Le nouveau projet a commencé comme un rêve utopique, une BN sans livres, où on consulterait des « documents » sur écran. Mais problèmes financiers aidant, elle a rabattu sous nos yeux le futurisme millénariste en un simple accroissement d’efficacité : de la lecture rapide. De cette modestie est née la Très Grande Bibliothèque (TGB). Néanmoins, de nos jours la vitesse devient vite banale. Pour maintenir son privilège absolu, on a corrigé le tir en parlant de Bibliothèque de France. Tous les pays du monde peuvent avoir une bibliothèque nationale mais seule la France peut avoir une Bibliothèque de France. On comprend que la BN soit en désarroi.

La BN est pourtant en pleine extension. On renouvelle le bâtiment principal et toute une série de bâtiments contigus, dont un passage, ont été annexés et équipés. Des expositions prestigieuses attirent le grand public, censé flâner ensuite dans les boutiques maison. Ces aménagements signalent à la fois un désir accru de tenir un rôle dans la vie parisienne et une auto-représentation remarquablement enflée et si multiple qu’on tend à oublier la vocation d’origine. Où est le point commun entre trois salles de lecture, deux places publiques, des halls d’exposition, des boutiques, un auditorium public, un café cossu, un passage et quelques salons d’apparat ? On ne pense pas tout de suite à un lieu ou une institution de lecture et de recherche. Le projet actuel de la BN semble vouloir recréer une ville à l’intérieur de Paris – un Club Med culturel, un autre Forum des Halles.

Tandis qu’avec condescendance les fonctionnaires posaient la question « que faire avec le bâtiment actuel ? », on a très rarement essayé de savoir pourquoi la BN a échoué, pourquoi il était comme inévitable qu’on la remplace. En tout cas, la BN revient ainsi à son point de départ. Voilà à peu près 130 ans que H. Labrouste a travaillé sur le palimpseste d’un quartier parisien. À partir de trois hôtels particuliers, dont un qui abritait la Bourse au XVIIIe siècle, il a créé non pas une ville dans la ville, mais un bâtiment uni. Pour la petite histoire, ajoutons qu’il a tout refait sans arrêter le fonctionnement de la BN (déjà logée sur place) et sans jamais transporter un seul livre hors du chantier.

Le désarroi actuel de la BN résulte moins qu’on ne pense du fait que la TGB est en chantier. Dépassée plus intimement, la BN connaît un dilemme tel que même sa nouvelle vitalité se traduit par un état contradictoire qu’on pourrait appeler du narcissisme posthume. L’emblème de cet état, et le nœud du problème, c’est la salle Labrouste. Si cette grande salle de lecture était moins belle, il y a fort à parier que la spéculation immobilière aurait eu raison encore une fois d’un lieu historique.

Quand on entre dans la salle Labrouste pour la première fois, on est saisi par l’ambiance Belle Epoque qui y règne : sous ses neuf coupoles en fer et porcelaine, décorées par des têtes de déesses et des médailles à l’antique, le tout rehaussé par la feuille d’or ; avec ses murs constitués par des rayons de livres reliés en cuir. L’impression d’une ambiance douce et délicate a dû jouer un rôle prédominant chez les responsables qui, après de longues tractations, ont fini par décider du sort de la BN. On pourrait dire qu’ils ont été séduits, et ça tombait bien. La beauté toute féminine de la salle Labrouste l’a emporté, et la BN sera donc mise au service de la beauté, comme Bibliothèque des Arts. La BNA gardera seulement des livres ayant trait aux arts ; curieusement, et tant pis si les conditions de conservation sont loin d’être parfaites, on a décidé d’y maintenir également les manuscrits originaux – comme si lire des vieux papiers avait quelque chose d’esthétique en soi.

On a donc sauvé la BN (et à une lettre près, son sigle) mais la décision n’était pas évidente. En dehors des questions de conservation, et du partage des collections, la décision semble trop littérale. La salle Labrouste est moins belle que sublime. Ses proportions sont telles que la beauté reste une affaire mineure d’ambiance : le décor est beaucoup trop loin pour qu’on le voit distinctement ou qu’on réagisse à sa présence. L’espace sensoriel reste, pour ainsi dire, hors de portée. Là où la beauté cesse d’être une sensation pour devenir affaire de croyance et d’intériorité, nous sommes plongés dans la problématique de la lecture. Les fonctionnaires se sont trompés en prenant pour beauté ce que fut autrefois la lecture.

Le concept de mystification occupe une place importante dans la salle Labrouste. Le lecteur est invité à participer à une activité quasi pastorale, qui n’a rien d’une spéculation ardue, d’un positivisme discipliné. Lire devient une sorte de contemplation rêveuse, un état qui apprécie d’être entouré d’un beau paysage. Malgré tout l’ornement, on oublie rapidement où on est. Même ces coupoles si élégantes sont difficilement visibles depuis les places assises. Elles s’élèvent par trop au-dessus de la tête pour qu’on puisse les voir aisément, sauf si on se positionne dans les extrémités de la salle. Ce qui est encore plus frappant, c’est que nulle part dans la salle on n’arrive à voir intégralement le plafond sans se contorsionner. (De même, dans les photos du plafond, l’objectif doit faire violence à l’espace architectural pour englober le tout.)

En fait, les seuls éléments décoratifs qui restent clairement visibles se trouvent dans les quatre lunettes qui couronnent les murs latéraux de la salle. On y voit trois fois rien : les cimes d’arbres peints. À l’époque de Labrouste, on pouvait voir dans les lunettes transparentes donnant sur la cour, une vraie cime d’arbre. Sans parler d’effet de trompe-l’œil, on imagine que la correspondance entre une mince allusion à un vrai arbre et de minces allusions aux arbres fictifs devait stimuler l’esprit. De même, les murs composés de reliures en cuir sont légèrement trop loin pour qu’on puisse voir les titres. Des barrières en fer (ajoutées après coup) empêchent également d’y accéder. Le lecteur est ainsi encouragé à donner libre cours à son imagination de l’espace.

La réalité extérieure n’est pas anéantie, mais on n’a que sa fantaisie pour s’y retrouver. Tisser une fiction vaut tout autant que découvrir un fait. En ce sens, la salle Labrouste est moins apte à accueillir des intellectuels vigilants ou des chercheurs sagaces que des histrions raffinés.

Mais tout en exigeant du lecteur une capacité de mystification volontaire, Labrouste formulait une promesse ambitieuse par rapport à l’intellect. Il n’y a aucune perspective dominante dans cette salle carrée (avec un hémicycle ajouté sur un face) – ni une nef comme à Sainte-Geneviève, l’autre bibliothèque parisienne que Labrouste nous a laissée, ni un point de fuite dans le mur en verre (autrefois bordé d’un grand rideau en velours) menant au magasin central de la BN. Il n’y a aucun chemin « narratif » pour décrire la rencontre avec le savoir. Selon la procédure actuelle (légèrement différente de celle utilisée au siècle dernier), le lecteur entre dans la salle comme une boule dans un jeu de roulette. À peine la porte franchie, on lui désigne arbitrairement un chiffre entre 1 et 360, qui indique sa place. Le lecteur devient un élément de géométrie, un point abstrait dans un espace logique – et cela non seulement parce qu’il représente un degré du cercle, mais également par ce qui arrive quand, inévitablement, la distraction le gagne et il lève les yeux de la page imprimée.

Au-delà du livre, au-delà de sa place de travail, à gauche, à droite et en face, il y a d’autres lecteurs, d’autres versions de lui-même. Labrouste a aménagé la salle de telle sorte que le lecteur ne rencontre pas tant un autre être humain, ou le vivant, en de telles occasions, qu’une répétition à l’infini de sa propre situation dans l’espace. Comme dans une galerie de glaces, le décor tend à reproduire 360 fois la même scène. Cette multiplication par ressemblance pure est esquissée couramment dans l’aménagement des cafés parisiens, mais la BN y parvient sans miroir. L’espace empirique de la salle est ainsi doté de lois imaginaires jusqu’au point où on imaginera qu’une table est en fait derrière et non pas devant soi, tandis que l’alignement rigoureux des lampes de lecture s’en va à l’infini. Avec la dissolution des frontières physiques et mentales, le lecteur se trouve porté vers une vision unifiée de la vie intellectuelle, sans égards pour son « champ » particulier, et où le savoir est toujours abstrait. Comme si toutes les œuvres étaient écrites pour un seul lecteur, bien sûr idéal.

Cette étrange leçon est corroborée par la sensation la plus insolite que la salle nous réserve, celle d’un espace virtuel au-dessus de la tête. Les neuf coupoles y sont suspendues sans qu’on puisse les voir. Unique repère dans un espace de savoir sans limite, la forme de ces coupoles met en scène une idée d’espace supérieur qui hante le lecteur et qui est moins celui de Dieu que des lobes du cerveau.

Ni les dessins de Labrouste ni ses discussions de la BN ne contiennent la moindre allusion au placement ou à la consultation des catalogues. La raison de ce manque est déjà claire : si la multiplicité des matières et l’explosion quantitative des œuvres ont motivé les travaux de 1860 (comme en fin de compte, elles fournissent la justification majeure en 1985), elles ne posent aucun problème à un lecteur idéal et mystifié.

Cependant, en tant qu’architecte, Labrouste était bien obligé de rationaliser l’incompréhensible existence de tant d’écriture. Les historiens de l’architecture lui reconnaissent une tentative héroïque de mettre de l’ordre et de la lumière dans un domaine de production quasi industrielle. Mais on sait trop bien que tout effort d’organiser le savoir doit échouer ; le coup de génie de Labrouste n’était que de faire semblant d’y être parvenu. Entouré par les caryatides classiques, le magasin central se présente comme la demeure plutôt d’un savoir éternel que de pages jaunissantes, et cela n’est que le premier tour de main pour faire disparaître le problème. La bibliothèque est en réalité constituée non des livres reliés en cuir que le lecteur voit autour de lui, mais de ceux emmagasinés derrière le mur de verre ; et non seulement dans ces magasins transparents mais, également, dans des galeries dissimulées derrière les coulisses de la salle, c’est-à-dire, des murailles de livres derrière les murs de livres en cuir. Labrouste s’en est expliqué, en disant qu’il comptait ainsi « protéger » la salle contre « le bruit des rues attenantes », mais il le faisait en isolant en même temps le lecteur du bruit des livres.

Cette idée est déjà écrite en grand, sur la façade même de Sainte-Geneviève ou sont gravés les noms des grands auteurs, anciens et modernes. Dans sa correspondance, Labrouste décrit ces noms comme un « catalogue monumental ». Ce catalogue fait écran à la massification des livres, de la même façon que les titres en trompe-l’œil à la BN. Le mur comme écran, les classiques comme écran devant la croissance ruineuse du savoir. La BN a simplement raffiné le travail commencé à Sainte-Geneviève en remplaçant le mur par le cerveau afin de dresser un rempart contre l’invasion des livres.

Le rempart, ou la croyance, n’a guère été efficace. Depuis cent trente ans, les projets utopiques ne manquent pas en Occident, mais l’histoire de cette période nous offre peu d’espoir. Aujourd’hui nous assistons régulièrement à une forme de débâcle qu’on pourrait appeler des spectacles de comédie institutionnelle : des institutions, des monuments, des lieux, non pas renversés et déchus comme à l’Est, mais sapés plus intimement, portés en quelque sorte à subir leurs propres vocations. C’est ainsi que, après une énième crise de jalousie, la BNA est devenue copartenaire de la BF, qui devait pourtant la rendre désuète. Ensemble, elles porteront la curieuse appellation de BNF, ou Bibliothèque nationale de France – singulier étrangement redondant ! –, un nom d’exportation pour usage domestique. À la fin, on en sera vraisemblablement réduit à parler de « Tolbiac » et de « Richelieu » – comme pour faire revivre fantomatiquement l’histoire de France. Pourtant, le capitalisme a cela d’efficace que, quand on ne veut plus de quelque chose, on le revend pour s’en défaire. Est-ce que la société actuelle est réellement capitaliste ?

Pour en revenir à Henri Labrouste, il avait bien l’esprit synthétique mais ce n’était pas un homme commode. Il suffit d’aller à la BN pour apprécier à quel point il manquait d’égards pour le public. Il ne fait aucune concession dans le long mur qui longe la rue de Richelieu et qui mène à l’entrée principale. Pas de décor esthétisant, pas d’inscription édifiante, que du mur, pendant plus d’une centaine de mètres, un mur ennuyeux et peu démocratique qui enferme le lecteur et son savoir comme un secret précieux. Le chemin de la BN est long et ingrat, peu en accord avec le désir de notre époque pour l’organisation avant tout. C’est pour cela que les administrateurs de la BNA se sont mis à redessiner une institution allégée de la plupart de ses livres, et à mettre en place des itinéraires codés avec des graphismes comme dans le métro et les aéroports, un langage que même un illettré saura décrypter.

Robert Mankin
Université Paris Diderot

Communication à la Tavola rotonda, « A partire dai lavori di Louis Marin/À partir des travaux de Louis Marin », organizzata dal Centro di Semiotica e di Linguistica, Urbino, 16-17 Luglio 1993, coordinata da Paolo Fabbri e Omar Calabrese.